La seule chose nécessaire au triomphe du mal est l’inaction des gens de bien.

Edmund Burke

Homme politique et philosophe irlandais

Quand arrive le temps de déterminer la chaîne de responsabilités dans la trajectoire désastreuse de Madagascar constatée au cours de ces cinq dernières décennies, l’opinion populaire désigne de façon récurrente, à tort ou à raison, deux grands groupes de coupables.

Le premier groupe est généralement composé des élus, gouvernements ou dirigeants successifs, à qui l’on attribue la majeure partie de la responsabilité dans cet échec retentissant d’une nation. Les conversations urbaines leur reprocheront ainsi généralement, pour la durée plus ou moins longue durant laquelle ils auront été aux affaires, leurs choix économiques voire de société, leur manque d’éthique et partant, d’exemplarité, leur immobilisme avéré ou présumé, leur manque de vision, ou encore une certaine propension à privilégier leurs propres intérêts ou ceux de leur « cercle » dirigeant.

Le second groupe pourrait, pour sa part, être constitué des « intérêts étrangers ». Cette catégorie fourre-tout regrouperait les forces colonisatrices (qu’elles soient classiques pour la période pré-indépendance ou « neo-colonisatrices » pour la période post-1960), les institutions internationales et leurs politiques d’ajustement structurel, ou encore les groupes internationaux considérés comme prédateurs. A ces derniers, il leur sera communément reproché de vouloir mettre et/ou garder le pays sous leur coupe pour privilégier ou sauvegarder leurs intérêts, quitte à le maintenir dans un état de pauvreté lamentable ou à mettre à bas les quelques efforts fournis ponctuellement pour maintenir une certaine stabilité politique.

S’agissant de ce second groupe, nous ne nous attarderons pas sur cette problématique qui nous semble bien plus vaste, complexe et nuancée qu’on ne le pense généralement, et qui par ailleurs pourrait avoir pour conséquences de polluer indirectement notre sujet.
Quant au premier groupe, nous n’y consacrerons également pas plus que ces quelques lignes, dans la mesure où cette question ne fait même pas débat. Bien évidemment, les dirigeants successifs, en tant que leaders institutionnels et premiers responsables d’un destin national, portent leur part criante de responsabilité dans ce fiasco national (et serait bien fou qui le nierait).

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Aujourd’hui, notre attention se portera plutôt sur un troisième groupe, qui est plus rarement mentionné alors qu’il est pourtant à l’épicentre de cet état de choses. Ce groupe, ce sont les citoyens malgaches eux-mêmes.

Une nation, avant d’être un tout, est surtout le résultat d’un agrégat : celui de dizaines, voire de centaines de millions d’individus. Les conséquences des actions ou inactions de chacun de ces individus, de leurs comportements, de leur prise ou absence de prise de responsabilité face à des situations données, génèrent chaque jour des tendances globales qui se reflètent à l’échelle du pays.

On a souvent tendance à fustiger les dirigeants, sensés nous donner une direction générale et prendre fermement la barre pour nous propulser dans ladite direction, et supposés nous servir d’exemples et de modèles. C’est effectivement leur rôle, nous ne le nions pas.
Toutefois, leur attribuer la primeur du blâme dans les comportements et les choix de tout un chacun à un niveau individuel relève moins de la lucidité que d’une propension à la démission collective. Nous imaginons que nous sommes tous d’accord sur le fait que les justifications du type « c’est pas ma faute, c’est sa faute à lui » relèvent d’un comportement infantile, hors de propos pour les adultes que nous sommes.

Pour dire les choses plus directement, lorsqu’un individu en soudoie un autre pour obtenir un service indu ou illégal, est-ce le dirigeant qui pointe le canon d’un pistolet automatique sur la tempe de ces deux acteurs et les contraint à agir ainsi ?
Lorsque des conducteurs font fi du Code de la Route et adoptent des comportements qui se révèlent dangereux pour eux-mêmes mais surtout pour les autres, est-ce le dirigeant qui contrôle à distance leur volant ainsi que leurs pédales de frein ou d’accélérateur ?
Lorsque des contribuables se plaignent de l’état lamentable du réseau routier alors qu’ils « omettent » de déclarer leurs revenus, quels qu’ils soient, pour échapper à l’impôt et concentrent par conséquent toute la responsabilité et la charge des financements destinés entre autres à entretenir ou construire nos infrastructures, payer nos fonctionnaires et nos services publics, sur les quelques bonnes âmes qui bon gré mal gré effectuent leur devoir de citoyen en payant leurs impôts, est-ce le dirigeant qui menace d’exécuter leurs femmes et enfants pour qu’ils continuent à se cacher derrière une mauvaise gestion des fonds publics pour se soustraire à un de leur devoirs fondamentaux de citoyen ?
Lorsqu’une foule, dont la représentativité de la population dans son ensemble est somme toute relative, piétine notre démocratie naissante en voulant renverser des institutions élues sans passer par un processus électoral, est-ce encore le dirigeant qui force chacun d’eux à agir de la sorte ?

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Les exemples sont légion, mais la conclusion est la même : même si ce type de comportements prend place dans un contexte général créé ou maintenu par des décisions nationales, il s’agit indubitablement d’actions individuelles. Nous sommes tous maîtres de nos vies, maîtres de nos destins et surtout maîtres de nos actes. Prétendre se cacher derrière un manque d’exemplarité à un niveau étatique pour justifier des comportements individuels aussi honteux que ceux de ces dirigeants-mêmes que l’on accuse, relèverait de la schizophrénie.

La vérité est que le peuple malgache dans son entièreté et les millions d’individus qui le composent doivent tous assumer la responsabilité de la situation actuelle. Mais il est bien plus important de comprendre que tous, chacun à notre niveau, nous pouvons influer sur le cours des choses et sur le chemin que notre pays prendra.
Si nous décidons individuellement, dans notre vie de tous les jours, d’être exemplaires, pour nous-mêmes, pour nos proches, notre famille, nos collègues et de façon plus générale notre entourage ; si nous décidons individuellement de multiplier les projets, les initiatives d’entrepreneuriat, sociales, ou encore d’éducation ; si nous décidons individuellement d’arrêter de détourner le regard et de se désintéresser de la vie publique, alors que ceux qui s’y intéressent et en prennent par conséquent le contrôle ne sont pas toujours ceux qui véhiculent les meilleures intentions ; alors cet agrégat de comportements et d’actions individuelles, aussi insignifiantes soient-elles à notre humble niveau, généreront progressivement des tendances globales qui aideront à emporter notre pays vers une dynamique plus saine.

Les gens parlent souvent, parfois à tort et à travers, de révolution, mais la seule révolution pertinente aujourd’hui n’est en aucun cas une révolution institutionnelle : c’est une révolution des modes de pensée. Et cette révolution commence ici-même, par chacun de nous.

Le mada-optimiste est conscient de la responsabilité individuelle de chacun dans le cheminement national. S’il sait que les choix macro-économiques et nationaux constituent un des leviers essentiels du développement, il est également persuadé qu’une multitude de petits efforts combinés peut aboutir à quelque chose de grand, et que la concrétisation de ce Madagascar auquel nous rêvons tous ne pourra se faire qu’à tous les niveaux, qu’ils soient national, local ou individuel.

Soyons exemplaires, chacun à notre petite échelle. Soyons conscients que cent-mille petits pas que nous ferons chacun dans le bon sens, sera un grand pas pour le pays dans la même direction. Ne nous cachons pas derrière le comportement honteux des autres pour justifier nos propres déviances. Soyons des malgaches de qualité, soyons mada-optimistes.