Rougis d’être vaniteux, redoute l’orgueil, mais crains moins la fierté. La fierté affranchit sans aveugler ; elle est une parure et une cuirasse ; la fierté est même une force, à condition que la bienveillance la tempère.

Henri-Frédéric Amiel

Ecrivain et philosophe genévois

La fierté d’être malgaches, un concept intouchable, presque sacré, et qui a fait couler beaucoup d’encre. Avant de prétendre aborder ce sujet ô combien épineux et de nature à déchaîner les plus vives passions chez nos compatriotes, parlons de faits.

Afin de ne pas tomber dans le piège d’adopter une posture de fierté qui ne repose sur rien de consistant et qui serait plus le résultat d’une position arbitraire et culturelle que factuelle, il serait important de savoir de quoi nous pourrions être fiers exactement.
Et d’être fier, il en existe effectivement, des raisons.

Tout d’abord, nous vivons dans un pays à la mixité rarement égalée, une mixité de cultures, de traditions, mais également de religions. Madagascar est un des rares pays où des religions, qu’une minorité fanatisée veut mettre dos-à-dos et en opposition caractérisée, peuvent et ont réussi à cohabiter paisiblement, en harmonie, et dans le respect des différences. Entre ses origines asiatiques, arabes, africaines, indo-pakistanaises, parfois européennes, la population de Madagascar est un immense melting-pot d’origines, de cultures et d’influences à l’échelle d’une île-continent.
Notre pays est également un joyau de la nature : riche d’une biodiversité endémique exceptionnelle, il abrite en son sein une multitude de paysages à faire pâlir d’envie n’importe quel éditeur de guides touristiques.

Maintenant, parlons des choses qui fâchent, et il y en a beaucoup. Là-dessus, nous ne baserons pour des questions d’objectivité que sur des documents/chiffres officiels, vérifiables et non sur du ouï-dire.

– En termes de PIB/habitant (en parité de pouvoir d’achat), Madagascar est, selon le World Factbook de la CIA, 218ème sur 230, avec 1400 dollars US.
A titre de comparaison, le Luxembourg, 2ème, se situe à 92400 dollars US, l’Afrique du Sud, 115ème, à 12700 dollars US, et la République Centrafricaine, bonne dernière mais qui a rappelons-le connu deux guerres civiles (dont une récente en 2012), à 600 dollars US.
Nous ne sommes pas, comme une littérature alarmiste tend à le véhiculer, le pays le plus pauvre du monde, mais assurément, nous n’en sommes pas si loin…

– En termes de corruption, Madagascar se classe en 2014, selon le classement d’indice de perception de la corruption de Transparency International, 133è sur 174, à ex-aequo avec le Nicaragua et Timor-Leste.
Toutes proportions gardées (car il s’agit d’un indice de perception basé sur les opinions d’experts mondiaux et non sur des chiffres incontestables, la corruption étant un élément non quantifiable du fait de l’opacité intrinsèque de la chose), Madagascar est perçu comme un pays corrompu, très corrompu. Et ce ne sont pas les habitants de cette belle île qui contesteront cet état malheureux de faits.

– En matière d’attractivité des investissements, le classement Doing Business de 2015, qui mesure grosso modo la facilité de faire des affaires dans les pays du monde et qui constitue un facteur de prise de décision d’importance pour les investisseurs internationaux potentiels, classe Madagascar à la 163ème place sur 189.
Il est donc extrêmement difficile, comparativement parlant, de faire des affaires à Madagascar du fait, entre autres, du manque d’infrastructures (notamment électriques), du manque de protection des investisseurs, de procédures administratives lourdes et/ou opaques, d’autorités parfois peu coopératives, de la corruption, etc…

– En termes de croissance économique, notre taux de croissance était de 1,9% en 2012 et de 2,6% en 2013. A titre de comparaison, allons jeter un coup d’œil du côté de certains autres pays africains, sur lesquels bon nombre de nos compatriotes gardent toujours aujourd’hui une perception dépassée et obsolète considérant les grands bouleversements économiques qui se sont amorcé depuis les vingt dernières années. Voici les chiffres de 2013 : 8,1% pour la Côte d’Ivoire, 7% pour l’Erythrée, 9,7% pour l’Ethiopie, 7,9% pour le Ghana, 16,3% pour le Sierra Leone ou encore 7% pour la Tanzanie…
Traduction ? Même l’Afrique continentale s’est réveillée, et si elle demeure un continent de contrastes et d’ambivalences, où le risque n’y a d’égal que la rentabilité attendue, elle prend aujourd’hui pleinement son essor, appuyé en cela par une injection massive de capitaux chinois, indiens, philippins, européens et nous en passons… Mieux encore, certains pays africains commencent également à investir régionalement, tels que l’Afrique du Sud, le Nigéria, ou encore le Maroc. Nos frères continentaux nous montrent un chemin, possible et praticable, à nous de les suivre…

– Dans le domaine sanitaire, Madagascar est le deuxième pays au monde le plus touché par la peste. Il s’agit ici aussi plus d’un constat honteux que d’une véritable raison d’être fiers.

Nous pourrions égrener les classements les uns après les autres afin de dresser à dessein une image catastrophique du pays et de son avenir, mais ce n’est absolument pas notre but ni notre propos. Car malgré tout, nous sommes intimement persuadés que tout cela sera un jour prochain amené à changer.

Le but de cette démonstration était avant tout d’illustrer le fait qu’il y avait, en toute objectivité, des raisons d’être fiers d’être malgaches comme tout autant de raisons de ne pas l’être.
Mais il s’agit pour nous d’un faux et inutile débat. Là n’est pas la vraie question.

Véritablement, tous ceux qui voudraient parler de fierté devraient plutôt se battre tous les jours pour se donner eux-mêmes des raisons d’être fiers d’être malgache, et surtout de donner, par leurs actions, par leur manière d’être, par leurs valeurs et leur éthique, des raisons pour leurs compatriotes d’être fiers de partager la même nationalité qu’eux.

v

Au lieu de vous dire « je suis fier d’être malgache », dites-vous « je veux que les malgaches soient fiers de moi ». Si tout un chacun assimilait et adoptait cet inversement de mode de pensée bien plus actif, productif et constructif, nous ne serions plus si loin que cela de l’accomplissement des ambitions que nous partageons pour Madagascar.

Le mada-optimiste aime son pays, et en est fier, pour de multiples raisons. Il est également conscient de ses faiblesses et de ses échecs, et est capable de se faire une image sincère et exacte de son pays, sans verser inutilement dans le négativisme nocif ou la satisfaction de soi inconsistante et dangereuse.

Soyons fiers de nous, mais surtout, donnons-nous à nous-mêmes, à nos familles, à nos compatriotes des raisons d’être fiers de nous. Soyons des malgaches de qualité, soyons des mada-optimistes.