Le seul endroit où le succès vient avant le travail, c’est dans le dictionnaire.

Vidal Sassoon

Coiffeur britannique

Pour qui prête ne serait-ce qu’une oreille distraite au brouhaha urbain, il n’est jamais rare, au détour d’une conversation de couloirs ou de salons à Madagascar, de capter des remarques relatives à la réussite météoritique et quasi-insolente d’un individu donné. Il sera toutefois bien moins commun de réussir à identifier dans ces discours des notes positives, d’admiration, d’encouragement, voire d’aspirations à l’émulation.

Les témoins (actifs ou passifs) de ce type de conversations pourront en effet attester que l’on assiste généralement à un déluge de phrases sentencieuses, agrémentées d’une touche de dénigrement, appuyées très certainement par une grimace de mépris ou un haussement de sourcils éloquent. L’interlocuteur le plus zélé (que nous nommerons ici pour les besoins de cet article, l’« Individu A ») passera probablement la majeure partie de la conversation à identifier des facteurs de réussite qui n’auraient à voir que de très loin avec le mérite personnel ou la capacité de l’individu concerné (l’« Individu B ») à développer une vision ou à mettre en place avec succès un projet. Les facteurs explicatifs avancés par l’Individu A toucheront quasi-systématiquement :

– aux problématiques de népotisme,
– aux signes de facilitation suspecte dans les démarches administratives (ou, de façon plus assumée, de « signes de corruption »),
– à une accointance présumée avec le gouvernement ou avec les autorités en charge,
– au fait d’être « bien né » et de disposer de facto des financements ainsi que des réseaux nécessaires pour mener à bien les projets concernés,
– d’appartenir à telle ou telle communauté, minorité, ethnie ou milieu social,
– ou encore, au « coup de chance », au fait d’avoir été là « au bon endroit, au bon moment ».

L’Individu A conclura alors généralement sa plaidoirie assurément brillante et sans appel (à tout le moins, de son point de vue) en appuyant sur le manque, voire l’absence totale de mérite de l’Individu B dans sa propre réussite.
Nous ne nous attarderons pas outre mesure sur le bien-fondé ou non de ce type d’allégations car cela n’est ni notre propos ni notre vocation. Nous sommes à Madagascar et à moins de vouloir faire preuve d’une naïveté sidérante voire dérangeante, nous savons tous intimement, pour en avoir été témoins, victimes ou acteurs, c’est selon, que le népotisme, la corruption, les réseaux, ou le communautarisme (tous types confondus) sont des réalités plus ou moins prégnantes sous nos tropiques.

Notre propos, aujourd’hui, nous amène plutôt à nous pencher sur le fait qu’un observateur averti et objectif, faisant preuve d’un minimum de psychologie, remarquera que la réussite d’un autre, pour nos compatriotes malgaches, a souvent tendance à les placer (consciemment ou inconsciemment) face à leurs propres échecs, faiblesses ou blocages, et de façon plus générale face à leur propre situation, qui sera peut-être moins reluisante ou criante de réussite sociale que celle de l’Individu B.

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Il s’agit là d’un réflexe humain naturel, nous direz-vous, et nous vous accordons que nous serions dans le tort si par aventure nous serions tentés de limiter le champ d’application de ce trait de caractère exclusivement à nos compatriotes. Effectivement, il s’agit d’un réflexe que nous partageons avec le reste de l’humanité.

C’est plutôt sur la seconde phase de cette réaction naturelle que nous voudrions attirer votre attention : après avoir été inconsciemment mis dos à dos avec la réalité de leur situation, nos compatriotes font souvent preuve d’une tendance à dénigrer l’autre et à tirer des conclusions hâtives sur le fait que « s’il a réussi et que moi non, c’est qu’il a sûrement dû faire quelque chose de pas très net ».
Et c’est là où nous souhaiterions en arriver. La réussite des autres génère en beaucoup de malgaches des sentiments (avoués ou non) versant généralement dans le négativisme et le dénigrement de l’autre. Nous avons perdu, si tant est que nous l’avons eue un jour, la capacité d’être inspiré.

Qu’est-ce que la capacité d’être inspiré ? C’est la capacité, face à la réussite patente de quelqu’un, de générer des sentiments et des ondes constructives et positives, et de chercher l’émulation. La capacité d’être inspiré, c’est d’être capable d’interpréter cette réussite sous un jour positif et en tirer, chacun en considération de sa propre situation personnelle, les meilleurs enseignements. En quelques points :

– La capacité d’être inspiré requiert tout d’abord un minimum d’humilité et d’objectivité, pour être capable de reconnaître, nonobstant l’existence avérée ou non des facteurs extérieurs cités plus haut, les mérites d’une personne dans sa propre réussite et l’existence de qualités indéniables mises en œuvre pour y parvenir.

– La capacité d’être inspiré permet à ceux qui la pratiquent de comprendre que la réussite de quelqu’un pave la voie et est un signe incontestable que, malgré le contexte local extrêmement difficile, réussir est possible. Elle permet ainsi de relativiser en envisageant les différents facteurs de blocages inhérents au milieu malgache comme des contraintes existantes, surmontables, et non des impossibilités.

– La capacité d’être inspiré permet de provoquer, face à la réussite, l’envie d’émulation, l’envie de surpasser et de se surpasser, d’instaurer une saine atmosphère de compétition et non de misérabilisme. Au lieu de se complaindre dans la stagnation de nos propres situations, nous devrions systématiquement nous poser cette question fondamentale : « si lui a réussi, pourquoi pas moi ?».

Le mada-optimiste, face à la réussite, se pose les questions qui comptent, les questions constructives, qui consistent essentiellement à identifier les éléments positifs, assimilables et reproductibles qui ont conduit à cette réussite et à se les approprier afin de les appliquer dans sa propre démarche personnelle.
Le mada-optimiste sait intimement que les réussites peuvent s’expliquer par des facteurs très simples. Avoir des idées que d’autres n’ont pas eu avant soi ou tout au moins n’ont pas eu le courage de les appliquer. Être capable de développer et d’appliquer une stratégie pensée et étudiée. Être capable de vision et non uniquement de voir, réussir à percevoir l’existence future d’un projet immobilier ambitieux ou d’un building là où d’autres ne voient qu’un terrain vague, réussir à appréhender l’existence d’une demande et d’un marché là où d’autres se limitent à constater et à se plaindre d’une absence d’offre, en quelques mots réussir à visualiser les opportunités de demain pour mieux les penser aujourd’hui. Être capable de prendre des risques calculés et mesurés, mais jamais inconsidérément. Être capable d’anticipation, d’adopter une posture de long terme et de se projeter, ou même se jeter, dès à présent, corps et âme, dans la mise en place d’un avenir qui ne se concrétisera que dans quelques années.

Soyons émerveillés par la réussite des autres. Soyons humbles et capables de reconnaître les mérites et les qualités de ces derniers. Soyons capables d’apprendre d’eux et de tirer le meilleur parti de leurs expériences, de leurs décisions les plus opportunes comme de leurs erreurs. Soyons capables d’être inspirés, et non coupables de pester. Soyons des malgaches de qualité, soyons des mada-optimistes.